Vous trouverez sur ce blog, au fil des jours et des mois, les oeuvres réalisées par le Maitre Calligraphe Shi Bo, ainsi que les stages qu'il propose, ses livres numérotés et autres parutions, ses commentaires ....... Que la visite vous soit un enrichissement.
L'administratrice : Sérénité'art

lundi 10 juin 2019

APERÇU DES POEMES CONTEMPLATIFS (SUITE)

Quelques extraits .........

                                                   La couverture soyeuse invite à la lecture.  



Contemplation des fleurs dans le monastère

Guang Xuan

"Venu de très loin
Le vent d’Est amène le parfum
La Grande nature offre mille fleurs épanouies au soleil
Je ris devant ce pavillon rouge qui abrite l’immortel
A qui je rends visite
Au fond de sa grotte ombragée par des fleurs de pêcher"

Poeme de Guan Xuan Vivant autour de 821) ermite du Temple Anguo de la dynastie des Tang, maître de contemplation et poète contemplatif.


Pour exemple, ce recueil présente 10 poèmes accompagnés de calligraphies originales ....


le cahier impérial se conclue par une authentification numérotée.





jeudi 30 mai 2019

BREF APERÇU DES POÈMES CONTEMPLATIFS - --略谈瞑诗

Depuis un moment, sur ce blog, je parle  de 
shanshuishi 
 山水诗 
et de shanshuihua.
 山水画

De nombreux amis-lecteurs me demandent plus de renseignements sur shanshuishi  ( les poèmes contemplatifs ).
C’est un sujet très ample, et je me dois de développer autant que je peux ce sujet intéressant. 

D’abord, il faut dire que shanshuishi est né dans la recherche du "silence de l’âme " entreprise par les anciens ermites taoïstes et par certains lettrés reclus. 

Ces derniers, désirant se couper du monde, allèrent s’installer au fin fond des montagnes, au bord d’un cours d’eau isolé ou bien dans une grotte abandonnée. Quand ils faisaient face à de tels paysages silencieux et déserts, ils s’enivraient facilement de la sérénité offerte par de si beaux paysages pittoresques et idylliques, L’émotion poétique montait naturellement dans leur esprit et ainsi naquit la poésie shanshuishi.

Tao Yuanming, Wang Wei, Li Bai et Su Dongpo sont les plus grands ténors de cette poésie. La traduction française de leurs shanshuishi  est abondante, on a l’embarras du choix.

Cette poésie a une autre appellation littéraire : 
( 瞑诗 )
mingshi 
Ming   :
à ne pas confondre avec un autre ming qui veut dire crépusculesignifie fermer longtemps les yeux. En général lorsqu’on pratique la méditation pour plonger profondément dans le repli sur soi et pour effleurer le délice de la non-existence, les yeux sont toujours bien fermés, et pendant longtemps.

Mingshi a la vertu d’aider à entrer dans la méditation profonde car cette poésie offre souvent un très beau paysage silencieux propice au voyage mental et à l’enivrement du silence conduisant à l’oubli de soi-même.

Dans les annales de la poésie mingshi, brillent de nombreux poètes très connus, tels que Han Shan, Wang Wei, dont les œuvres sont abondamment traduites en français. 


Pour offrir aux lecteurs avisés de nouveaux visages de mingshi, j’ai choisi et traduit dix autres auteurs peu connus en France mais très importants et connus en Chine. 
J’ai réuni ces traductions françaises dans des cahiers traditionnels chinois sous le titre « Dix poèmes contemplatifs », espérant que mes amis-lecteurs admirent et goûtent les profonds délices de ce genre de poésies. 




Plusieurs d’entre eux  m’ont déjà manifesté leur intérêt pour ce recueil.

lundi 20 mai 2019

DIALOGUE CALLIGRAPHIQUE - 4. (SUITE ET FIN)

关于个人书体的对话
--A propos du style personnel suite et fin.

ALAIN PANSÈS - CHEMINS CALLIGRAPHIQUES P 88




S. B : J’ai des élèves très anciens, mon ami Alain P. a commencé son premier cours avec moi le 30 novembre 2002. Il a suivi tous les cursus que je lui ai préparés, il continue maintenant à venir suivre mes cours une fois par mois. Je lui ai conseillé en 2015 de copier Wang Xizhi, Zhao Mengfu, Shen Guoding 沈国定, etc. Il a consciencieusement suivi ma recommandation, il a même fait un dictionnaire de Wang Xizhi, il est prêt à faire un dictionnaire de mon style. Je pense qu’il est prêt à fusionner tous les éléments esthétiques appris depuis tant d’années pour forger son style.

Mon autre élève Elisabeth B. a commencé son premier cours avec moi le 16 septembre 2003. Elle a suivi un cours par semaine depuis cette date jusqu’à maintenant. De plus elle a fait trois années d’étude de la langue chinoise à l’INALCO et fréquente le Centre culturel chinois à Paris pour apprendre la peinture chinoise depuis une dizaine d’années. Toute cette étude de la culture chinoise l’aide à maîtriser très bien le pinceau. En 2016 nous avons fait un très beau livre sous le titre de « Passion à l’encre » bien apprécié de nos lecteurs. Malgré ses succès, Elisabeth ne m’a jamais parlé de créer son style, je ne sais pas ce qu’elle pense là- dessus.
ELISABETH BOURGEAS - CHEMINS CALLIGRAPHIQUE P 15

J’ai encore une autre élève très douée en art et bien appliquée à la calligraphie, elle vit à Digne Les Bains, c’est mon amie Corinne L, artiste de profession. Notre premier cours a eu lieu le 3 novembre 2007. Depuis plus de douze ans, elle vient une fois par mois pour travailler avec moi pendant quatre jours de suite. Son assiduité constante et sa facilité dans le maniement du pinceau méritent toujours mon admiration. Actuellement elle est au dernier cursus « herbe folle galopante », bientôt je pourrai lui proposer de copier d’autres grands maîtres historiques avant de créer son style propre

Madame Catherine B-Desbois fait partie de ce cortège de mes anciens élèves. Nous avons commencé notre parcours le 27 mai 2008, elle continue à venir à mes côtés une fois par mois pour calligraphier des vers qu’elle trouve dans des livres. Très appliquée dans le pinceau et dans l’encre, elle ne m’a pourtant jamais parlé de la création de son propre style.
CATHERINE B-DESBOIS - CHEMINS CALLIGRAPHIQUES P 27

Jean-Paul H de Roanne est aussi mon élève ami, très constant et consciencieux. Animé par son immense plaisir pour la culture chinoise, il a commencé les cours à mes côtés le 22 février 2007. Déjà douze ans que nos pinceaux dansent agréablement ensemble. Il anime à Roanne une association d’amateurs fervents pour la culture chinoise, ce qui nourrit toujours mon admiration. Mais à ce que je sache, Jean-Paul n’a pas non plus l’idée de créer son style personnel de calligraphie.
J’ai encore une série d’anciens élèves, tels que Xavier D, Khievchou T, Chantal D’E, Inès U, Muriel D, Edwige S etc. qui méritent d’être présentés ici. Mais ce sera peut-être pour une autre occasion. D’ores et déjà, je peux dire que j’ai un grand plaisir à travailler avec eux.

M.S-G : Je me posais la question : ton style est unique. Il nécessite donc un dictionnaire unique si on veut le respecter. Penses-tu en réaliser un ? du moins sur les caractères usités à l'époque Han ? Si tu n'en fais pas, ton style disparaitra après toi, sauf sur les calligraphies que tu as faites……

S. B : Je n’ai pas envie de faire un dictionnaire des caractères calligraphiés dans mon style. Je ne pense pas que ça vaille le coup. D’ailleurs, ne t’inquiète pas pour cela.
D’abord j’ai déjà laissé plusieurs ouvrages de calligraphie à l’Académie nationale et à l’Académie municipale pékinoise des peintres-calligraphes, tels que « Dao De Jing »道德經 ; « Trente six Stratagèmes chinois »三十六 et récemment « Préface au Pavillon des orchidées » 蘭亭序.

Ensuite j’ai horreur de courir après la renommée ou la célébrité.
Enfin en France durant ces vingt dernières années, j’ai laissé suffisamment de traces calligraphiques à mes élèves. Le cursus du kaishu est composé de 60 unités, chaque unité comprend 6 caractères, cela fait en tout 360 caractères ; le cursus du xingshu contient 50 unités, chaque unité présente 12 mots, ça fait en tout 600 mots. Mes élèves gardent dans leurs archives mes modèles de ces 960 mots, ils possèdent chacun un dictionnaire de mes tracés calligraphiques. J’en suis bien content.

M S-G : Comment trouver "mon style personnel" alors que je ne connais pas les règles de simplification des traits...... cela ne commence-t-il pas par là ? Le chinois de Chine, lorsqu'il écrit au quotidien, les applique bien que ce ne soit pas de la calligraphie......mais je suppose qu'il les apprend et ces règles sont-elles les mêmes que celles appliquées à la calligraphie ? Ou s'il faut les apprendre, mot par mot, comme on apprend le tracé du Kaishu ?

SHI BO - CHEMINS CALLIGRAPHIQUES.

S. B : Les règles des tracés ? Oui, certainement ! C’est justement ce que je ne me lasse pas d’expliquer en cours à mes élèves : axe du mot, symétrie des traits, harmonie entre le blanc du papier et le noir des traits (harmonie entre le vide et le plein), respiration du pinceau, équilibre du tableau dans son ensemble...
Tu as travaillé toute ta vie dans l’esthétique et la beauté, tu maîtrises bien les principes d’art susmentionnés. Et surtout tu es très active et créatrice, tu pourras forger ton style calligraphique. Je te souhaite bon vent !

mercredi 8 mai 2019

DIALOGUES CALLIGRAPHIQUES - 4

关于个人体的对话
--A propos du style personnel

Martine Sbolgi-Guinet :"Tout en pratiquant mes exercices calligraphiques, je pense à toi et je me suis dit que ce serait intéressant pour tes lecteurs de découvrir comment tu étais passé de l'enseignement de ton Maitre à la création de ton propre style……

Shi Bo : Tu parles du style calligraphique personnel, c’est un vaste sujet à explorer. Mais je pourrais déjà te dire avant de commencer notre conversation que le style personnel est au fond l’expression du sentiment et du tempérament personnels par le truchement du pinceau…
Le style "Bambou gracieux"

M. S-G : Comme chacun sait, il n'y a pas de rapport entre l'écriture "ordinaire" de "tous les jours" et l'écriture calligraphique......Est -ce ton Maître qui t'y a amené ?

S. B : En effet, l’écriture quotidienne n’est pas la calligraphie. Ce sont deux choses distinctes, différentes. Mais pour un Chinois, l’écriture courante présente déjà des points communs avec la calligraphie kaishu et xingshu. Je pense que quand le stylo et le pinceau sillonnent le papier, l’auteur exprime ses sentiments et ses émotions, ceux-ci déterminent la physionomie et le souffle de ses tracés que ce soit au stylo ou au pinceau.
J’ai créé mon style et il lui a fallu plus de 15 ans pour être vraiment reconnu comme tel. Au départ, ce n’était pas du tout mon Maître qui m’y avait amené.

M. S-G : Peut-on dire que tu l'as fait sous sa sage conduite ? ou que tu l'as fait beaucoup plus tard ?

 S. B : Créer un style calligraphique reconnu comme tel est un long parcours . Qu’est-ce que le style calligraphique personnel ( 人书体 ) ? Pour répondre à cette question, il faut avant tout savoir comment un jeune Chinois apprend la calligraphie.

Cet apprentissage consiste en grande partie en la copie répétée des maîtres. 

Au départ, on a un professeur qui explique aux élèves comment prendre correctement le pinceau, préparer l’encre, et respirer avec le pinceau. 

Mon premier Maître était décorateur en chef de la municipalité de Shanghaï. Il était exigeant mais très patient et gentil. Il m’expliquait avant tout comment se tenir debout ou assis devant le pinceau, et comment diriger l’esprit vers le vide (concentration). Et puis, il traçait patiemment des traits et des mots que je copiais, copiais, dix fois, cent fois, le même geste jusqu’à son hochement de tête de bas en haut et le petit sourire au coin de ses lèvres. A ce moment-là, sa main gauche se posait sur ma petite tête et caressait mes cheveux bien noirs. Je sentais son énergie douce parcourir mon corps.

De cinq à quatorze ans (j’ai oublié exactement combien d’années), tous les matins, je répétais ces gestes sous le guide de son pinceau, du kaishu 楷书au caoshu 草书 en passant par zhuanshu 篆书et xingshu行书. A cette époque-là, je ne faisais qu’imiter mon maître, tout en cherchant à ce que ma calligraphie ressemble au plus près possible à la sienne. J’étais un bon copiste. J’ai reçu beaucoup de caresses de sa main gauche sur ma tête.

Et puis, mon Maître , souffrant d’une maladie aiguë, m’a quitté brusquement. Je me souviens aujourd’hui encore qu’un jour avant la fin de sa vie, mon père m’accompagna à son chevet à l’hôpital, le vieux lettré me salua avec un léger sourire fatigué, posant sa main gauche sur ma petite tête, me murmurant péniblement :
« Mon petit, tu as fait un bon départ avec moi, maintenant tu peux copier Wang Xizhi 王羲之 , Zhao Mengfu赵孟頫 ; Yan Zhenqing 真卿 ; Zheng Banqiao 郑板桥, Wen Zhengming 文征明, Tang Yin 唐寅 et autres grands maîtres historiques ». Je lui promis de respecter ses instructions.

En effet, j’ai été fidèle à ma promesse pendant de longues années. 
J’ai passé une quinzaine d’années à copier et copier ces grands maîtres. Et au fur et à mesure, l’envie de m’exprimer à travers le pinceau se faisait naturellement sentir, cette envie devenait de plus en plus forte, irrésistible et à ce moment-là j’arrivai à calligraphier librement et joyeusement , comme je sentais et je voulais,. C’est ainsi qu’est né mon style « Bambou gracieux ». C’ est en fait un sacré mélange de tout ce que j’ai appris auprès de mes nombreux maîtres. 
(A SUIVRE)

vendredi 26 avril 2019

DIALOGUES CALLIGRAPHIQUES 3 - Fin de l'article

(Suite et fin de l'article)

La peinture shan shui hua  et la poésie shan shui shi  constituent un chant lyrique du silence-repos. Les grandes figures dans ce domaine considéraient comme un devoir incontournable et noble de décrire, peindre et suggérer ou énoncer le silence du paysage, de la vie de reclus, sous tous ses aspects …

     Elisabeth F : C’est-à-dire…
     Shi Bo : Voici quelques éléments primordiaux :

Paysage lointain(远景) : qui transporte l’âme vers un horizon lointain sans trace humaine, sans tracas quotidien, une contrée féerique sereine et apaisante, un endroit limpide qui peut laver le cœur de toutes les impuretés de notre monde matériel ;
Vie oisive (闲适): qui encourage à se détacher des intérêts matériels et mondains et à rester serein pour scruter la vérité de la vie humaine ;
Harmonie (和谐) : harmonie entre la nature et l’homme, entre le yin et le yang, entre l’extérieur de soi-même et son intérieur, harmonie qui guide les gens dans la recherche de la paix dans l’âme et du repos dans l’esprit. Cette harmonie nous aide à trouver la bonne place de l’être humain dans notre univers ;
Eau limpide (清流) : qui a le mérite de mettre en valeur la pureté spirituelle qui manque cruellement aux êtres humains. La peinture de l’eau et la poésie sur l’eau donnent la fraîcheur, réveillent la conscience sur la bonne conduite et insufflent une limpidité dans notre âme ;
Lieu sauvage (荒野) : qui incarne la vérité sur l’harmonie du yin et du yang de notre univers et l’aspect original de la nature où l’homme doit vivre ;
Climat froid (寒冷) : qui pourrait rafraîchir l’esprit « perturbé » par les considérations mondaines et égoïstes, et invite les gens à garder la tête sereine devant toutes les séductions matérielles et l’emprise du pouvoir ;
Solitude (孤寞) : qui, considérée comme un exceptionnel privilège par les maîtres de culture de l’âme dans la sérénité, est bénéfique pour cultiver la grandeur de l’âme et la pureté de l’esprit à travers un paysage (un univers) peint ou décrit où règne le silence.

Illustration de la poésie des Tang par Shi Tao - (Extrait de : Shi Tao le précurseur)
L’esprit d’ermite (居士或隐士意识 )
Elisabeth F : Parmi ces ermites qui se retirent au fin fond des montagnes ou de la campagne, les plus célèbres sont Tao Yunaming ; Han Shan et Wang Wei , n’est-ce pas ?

     Shi Bo : J’y ajoute Shi Tao ( 石涛 ), Huai Su ( 怀素 ), Zhi Yong.( 智永 ) qui sont aussi très importants. Avec leurs créations en peinture, poésie ou calligraphie, ils ont beaucoup contribué à la fondation de l’esprit d’ermite.
Depuis l’Antiquité, les Chinois portent en haute estime l’esprit d’ermite et cet esprit a traversé d’innombrables épreuves pour devenir le cristal des trois courants de pensée chinoise : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Résultat : tous les grands auteurs ou presque de shan shui hua et de  shan shui shi finirent par élire domicile au fond d’une montagne reculée ou bien au bord d’un cours d’eau isolé. La montagne et l’eau occupaient forcément leur esprit, par conséquent leurs créations. Et au fil du temps, l’âme chinoise s’imprégna du profond silence séculaire et de la sérénité solitaire, ce qui d’ailleurs constitue un des aspects du caractère national des Chinois.

Comment forger cet esprit d’ermite ? Chacun de ces trois courants idéologiques que nous venons d’évoquer a sa méthode pour lutter contre ce fameux « moi » qui est à l’origine de l’agitation, de l’avidité et du désir du monde mondain :

Le maître Confucius préconisait  le Ren (), la retenue du  « moi » (克己 ) pour réaliser l’harmonie médiane ;
Le fondateur du taoïsme Lao Tseu encourageait « l’oubli du moi » (忘我) pour atteindre l’harmonie céleste ;
Le bouddhisme mettait avant tout le « non-moi » (无我) pour jouir du Nirvana.
La lutte contre le « moi » n’est pourtant pas suffisante pour réaliser la sérénité dans l’âme. Ce qui est aussi important dans cette lutte, c’est de lutter contre ce monde séculier. C’est pourquoi les peintres et les poètes chinois chantent toujours le bonheur de se détacher du monde poussiéreux d’où est née une conception dite « sortir du monde séculier » (出世,脱世) , essence de l’esprit d’ermite. Ce qui explique la nostalgie de grands lettrés chinois pour la nature sauvage et pour le lieu solitaire que  l’on rencontre fréquemment dans leurs créations picturales et poétiques.

     Elisabeth F : Ce que vous venez de me dire est très instructif . Le monde actuel a besoin de cet esprit d’ermite.

     Shi Bo : Oui, Depuis l’Antiquité, les Chinois glorifient les ermites et les lettrés de haute compétence se réclamant de l’esprit d’ermite, se donnant souvent le plaisir de s’offrir un titre d’ermite, par exemple « ermite Montagne froide », « ermite Colline de l’Est », « ermite Vieillard errant »,  « ermite Lotus bleu », « semi-ermite Champ vert », « ermite Montagne parfumée », « ermite Six-Un », « ermite Pureté-Vérité », « ermite Roche blanche », « ermite Facilité-Tranquillité », etc. Grâce à leurs créations picturales-calligraphiques-poétiques, ils ont contribué à façonner la pensée chinoise dans cet esprit d’ermite caractérisé par le silence-repos, la sérénité dans l’âme, le calme dans l’esprit, le sang-froid dans l’action ... La conception du silence est donc devenue ancestrale dans la pensée chinoise.
Le monde contemporain a besoin du silence ; shan shui hua et shan shui shi pouvent nous offrir un havre de silence et de sérénité susceptible de lutter efficacement contre le stress et l’angoisse dont nous sommes quotidiennement victimes.

     Elisabeth F : Je sais que vous êtes prolifique en calligraphies et en livres. Est-ce que vous avez des livres sur le sujet qui nous concerne aujourd’hui ?

     Shi Bo : Oui, je fais des calligraphies en rouleau dans le style « léger », la lecture ou la contemplation de ce genre de tableaux calligraphiques apaise et invite à entrer dans la sérénité. Quant aux livres, j’en ai préparé deux : le premier est un recueil de cinquante poèmes sous le titre de « Le chant du silence », illustrés par mes calligraphies. Il en reste encore un seul exemplaire disponible . Le deuxième est un recueil en cahier impérial, il regroupe dix poèmes sous le titre de « Dix poèmes contemplatifs ». il sera bientôt prêt.

     Elisabeth F : Je suis ravie de notre conversation très instructive et Je vous en remercie chaleureusement !


    Shi Bo : Merci à vous.

jeudi 18 avril 2019

DIALOGUES CALLIGRAPHIQUES 3 - C

(suite)

Elisabeth F : Voudriez-vous citer quelques exemples ?

Shi Bo : Voici quelques grands auteurs actifs dans la longue histoire chinoise,  aujourd’hui encore très appréciés :

    Tao  Yuanming (陶渊明  365-427) : la plus grande figure de la poésie shan shui shi il quitta la capitale impériale où il occupa une place importante à la cour, pour s’installer au fin fond de la campagne. Il labourait les champs, plantait céréales et légumes, menait une vie paysanne, écrivant des poèmes shan shui shi quand il  pleuvait ou qu’il était malade. Son nom même est devenu le synonyme de l’  « esprit d’ermite ».

    Wang Wei (王维701-761)  semi-ermite Champ Vert : fonctionnaire d’Etat pendant un certain nombre d’années, il quitta la capitale pour se retirer à la campagne où il mena une vie champêtre afin de contempler silencieusement la nature, cultiver son esprit érémitique tout en se consacrant à shan shui shi pour chanter les délices et la pureté du silence que lui offrait son univers profondément paisible.

   Li Bai (李白701-762), alias ermite Lotus Bleu : dans sa tendre jeunesse, il séjourna dans une montagne avec un ermite taoïste, expert dans la méditation profonde. A 25 ans, il quitta son maître et commença son voyage à travers la Chine, en quêtant des méthodes de méditation du Jing. Il se lia d’amitié avec le grand ermite He Zhizhang (贺知章659-744), grand poète et important calligraphe, mais très rapidement il reprit la route pour errer dans la vallée du grand fleuve bleu, composant des poèmes romantiques, mystiques et méditatifs à la gloire de la communion totale entre la nature et les êtres humains. He Zhizhang lui donna le titre d’ « Immortel échoué sur notre terre ».

    Han Shan (寒山actif aux alentours de 672 ou de 766), ermite Montagne Froide : ayant élu domicile dans une grotte en pleine montagne, il pratiquait la contemplation profonde et écrivait sur les pierres, les bambous, les murs et les arbres des poèmes relatifs à la culture de son esprit dans le silence absolu. Environ 300 poèmes shan shui shi de Han Shan nous ont été transmis, tous chantant la méditation dans le silence offert par montagnes et eaux et prônant la culture de l’âme de l’être humain dans la sérénité.

    Bai Juyi (白居易772-846), ermite Montagne Parfumée : membre de l’Académie impériale il travailla à la cour monarchique de la dynastie des Tang pendant peu d’années, car en raison de santé, il se retira de la vie publique et fit construire sa maison d’ermitage dans la montagne parfumée un peu au sud de la ville historique de Luoyang, dans la province du Henan (河南). Il y passa le reste de sa vie, composant de nombreux poèmes sur la limpidité de la nature et le calme de l’âme. C’est le plus grand maître de la poésie shan shui shi.

  Ouyang Xiu (欧阳修1007-1072), alias Yongshu, ermite Six-Un : il était membre de l’Académie impériale, occupant les fonctions de conseiller politique du palais impérial. Mais épris de la vie  recluse et du silence champêtre, il préféra vivre dans son ermitage pour se consacrer à la méditation taoïste et à la poésie chantant les délices de la pureté de la vie dans la nature et du bon effet de la sérénité dans l’âme.

   Su Shi  (苏轼  1037-1101), ermite Colline de l’Est : il était un des importants poète-calligraphe de la dynastie des Song du Nord. Déchu de son poste au palais impérial, il mena une vie recluse près de la frontière, passant son temps à composer de nombreux poèmes sur l’ermitage loin du monde séculier, sur le vide taoïste et sur la pureté spirituelle.
Ci dessus, un exemple de la calligraphie de Su Shi

     Li Qingzhao (李清照1084-1140 ?), femme ermite ayant le titre de Facilité-Tranquillité : remarquable poétesse, excellente maître de calligraphie et experte en sculpture sur métal et pierre, elle erra pendant de longues années, avant de s’installer en ermitage pour retrouver la sérénité de l’âme. Durant sa vie de recluse, elle composa environ quinze volumes de poèmes à la gloire de la sérénité et du parfum du silence.


   Lu You (陆游1125-1210), ermite Vieillard Errant : il prônait la liberté de pensée et le défi aux supérieurs. Dégoûté par sa vie de fonctionnaire dans la capitale impériale, il quitta ce monde de poussière pour s’installer dans sa hutte construite par lui-même au bord d’un cours d’eau où durant ses trente dernières années de vie isolée, il se consacra entièrement à l’écriture des poèmes sur sa vie d’ermite, notamment sur les différentes facettes du paysage silencieux et limpide de l’automne 
Ci dessus un exemple de la calligraphie de Lu You  - (l'art de la calligraphie a travers les âges)
(à suivre).

mercredi 10 avril 2019

DIALOGUES CALLIGRAPHIQUES 3 - (B)

Elisabeth F : Quel est le rôle du jing ( ) dans la peinture et la poésie

Shi Bo : Dans la peinture shan shui hua aussi bien que dans la poésie shan shui shi et que dans la calligraphie shan shui shu, cette harmonie est incarnée et exprimée par le silence-repos écrit en chinois Jing( ).

" "
Tout au long de l’histoire picturale-calligraphique-poétique chinoise, les artistes et les lettrés ont réussi à comprendre que la peinture shan shui hua, la calligraphie shan shui shu et la poésie shan shui shi présentent la même essence, à savoir le Jing—silence et sérénité, ou bien silence-repos. Quand on contemple une peinture shan shui hua ou déclame un poème shan shui shi, on se sent envahi par un « bien-être silencieux » qui insuffle paix et sérénité dans l’âme, les ennuis quotidiens s’éclipsent, les angoisses du monde séculier s’évanouissent. Résultat : on se détend.
Paysage Shan Shui -  "trois mille ans de peinture Chinoise" - Ed Picquier
Cette recherche du Jing dont nous venons de parler un peu auparavant fut acceptée dès le début par le bouddhisme et le taoïsme qui, avec le confucianisme, constituent les trois principaux courants idéologiques de la pensée et de la culture chinoises. Ces trois . «  ismes «  utilisent le Jing comme arme contre le « moi » agité, angoissé, pour que le « moi » retourne à l’origine—homme calme.



La dynastie des Tang est la période historique la plus importante dans l’épanouissement de cette recherche du silence de l’âme. D’où le développement galopant de la peinture shan shui hua et de la poésie shan shui shi, d’autant plus qu’à cette époque les bouddhistes et les taoïstes prônaient respectivement l’Eveil et l’Illumination à travers la concentration de l’esprit et la méditation profonde. Surgirent alors d’abondantes peintures et d’innombrables poèmes du Jing. 

samedi 6 avril 2019

DIALOGUES CALLIGRAPHIQUES 3 - (A)

关于静的思考
La conception du silence-repos

Dans l’art pictural-calligraphique-poétique chinois
Elisabeth F : Les Chinois avaient et ont encore une conception de l’univers tout à fait à part, par conséquent, totalement exceptionnelle et originale. En effet, le taoïsme a développé durant toute l’histoire de  l’Empire du Milieu un concept préconisant que l’univers est né du néant, du Vide originel. Ce Vide qui est en fait l’expression par excellence du plus plein, est un chaos composé des deux éléments  opposés, à savoir les fameux yin et yang. Toujours selon le taoïsme, le yin et le yang règnent dans les dix milles choses, depuis le microcosme jusqu’au macrocosme. Est-ce que vous pourriez nous expliquer cette conception ancestrale chinoise  qui régit aussi l’art chinois?

Shi Bo : En effet, cette conception chinoise dont vous parlez  concerne et anime la philosophie chinoise sur l’art, dans ses deux expressions les plus nobles et sophistiquées : la peinture et la calligraphie.

Les artistes chinois s’adonnent à la peinture de paysage, autrement dit peinture Montagnes-Eaux (山水画) , pensant que la montagne et l’eau appartiennent respectivement au yang et au yin, la peinture Montagnes-Eaux a le mérite de refléter le mieux l’équilibre entre le yin et le yang de notre univers grâce à l‘encre (yin) et au pinceau (yang).


De même que la peinture Montagnes-Eaux prédomine dans l’art pictural chinois, la poésie Montagnes-Eaux existe depuis toujours dans la littérature chinoise et reste aujourd’hui comme par le passé un des leitmotivs éternels et préférés  de la poésie chinoise. En chinois, ce genre de poésie est appelé  shān shuǐ shī( 山水诗 ), tout comme ce genre de peinture, shān shuǐ huà(山水画 ).

L’équilibre du yin et du yang



阴阳平衡


Le Tao engendre le Un
Le Un engendre le deux
Le deux engendre le trois
Le trois engendre les dix mille choses
Les dix mille choses portent sur leur dos le yin
Et embrassent dans leurs bras le yang
L’harmonie naît au souffle du Vide médian
--Lao Tseu : Tao Te King ( 道德经 )

Elisabeth F : Tout provient de ce fameux équilibre du yin et du yang. Voudriez-vous nous expliquer un peu cette théorie d’équilibre ?

Shi Bo : Volontiers ! le Tao Te King est réputé comme étant la  « Bible du taoïsme », Le passage ici cité constitue en fait la philosophie fondamentale régissant la conception de la cosmologie chinoise et du rapport entre les humains et l’univers. La peinture shan shui hua, pensée en action, guidée par cette conception, est devenue le moyen le plus adapté pour décrire ce rapport homme-nature, de même, la poésie shan shui shi est devenue le meilleur chantre de l’harmonie née au souffle du Vide Suprême.

L’équilibre du yin et du yang étant l’harmonie suprême de l’univers, la peinture shan shui hua et la poésie shan shui shi sont devenues et restent toujours un moyen et une expression de la recherches de cette harmonie suprême.


De même que les peintres et les calligraphes traditionnels chinois consacrent toute leur vie à chercher à exprimer dans leur création shan shui hua l’harmonie entre forme et esprit, visible et invisible, homme et nature, etc., en un mot entre yin et yang, les poètes chinois s’adonnent à décrire cette harmonie à travers leurs œuvres poétiques shan shui shi. Toute l’histoire picturale-calligraphique-poétique chinoise est en fait un chant à la gloire de cette harmonie suprême.



L’essence du Jing (silence-repos)
Le Jing est en fait le calme de l’univers
De la nature et des mille choses

Il est donc le silence et la sérénité de l’âme humaine

--Wang Wei


(A SUIVRE....)